Le bonheur et la philosophie

Le bonheur et la présence des autres 

 
Le bonheur et la philosophie.

Réfléchir sur le bonheur, le souverain bien, le bien-vivre, est une des mission de la philosophie depuis ses origines et disqualifier cette question et cette notion comme non-philosophique, pour n’en faire qu’une idée de l’imagination exclusive de toute réflexion rationnelle, c’est considérer que la philosophie commence et finit avec le kantisme, ce qui repose sur une double erreur.
erreur sur le pouvoir illimité de la raison, erreur sur l’idée de bonheur comme idéal du désir raisonné et raisonnable. Double erreur qui, peut-être, en recouvre une troisième , celle de considérer que Kant était kantien comme Marx marxiste (mais je ne rentrerai pas ici dans ce débat, qui a rapport avec un certain enseignement institutionnel et politiquement orienté de la philosophie ; disons, pour faire court, que ce qui m’intéresse chez un philosophe, c’est ce qui fait qu’il n’est pas réductible à l’idéologie qu’on lui a fait dans le dos à d’autre fins que d’ouvrir la réflexion sur l’expérience de la vie ).

Erreur sur la pouvoir de la raison : La raison n’est active que si elle est capable de décider et d’agir en vue du Bien ; or le bien n’existe pas en soi, il existe pour soi (et les autres éventuellement) en cela que l’individu y trouve une satisfaction personnelle c’est à dire réponse à son désir ; ainsi même le moraliste se fait un point d’honneur de résister à la tentation du plaisir pour faire son devoir et sans cette fierté , cette bonne conscience, qui lui assure son bonheur (contentement intérieur, réduction de la culpabilité etc..), sa raison serait proprement impuissante à résister aux tentations dévalorisantes (cf Spinoza). Le sacrifice (apparent) de soi est toujours l’expression d’un désir d’autovalorisation travaillé (rationnellement ou non) de l’intérieur par des valeurs autovalorisantes (rationnelles et/ou religieuses). C’est tellement vrai que, souvent, le moraliste s’autorise de la valeur qu’il s’attribue pour dévaloriser les autres ; les juger et les condamner. C’est en quoi ma position est en effet libérale et non moraliste (mais éthique) ; je considère que c’est à chacun de décider, dans les limites mais aussi les conditions d’exercice régulatrices de ce droit (au bonheur) indispensables à la relation du désir de chacun au désir des autres, ce qui vaut pour lui dans la poursuite de son droit au bonheur ; cela n’exclut pas la réflexion mais l’exige (voir plus loin). Pour être moral, par exemple, il faut désirer l’être, c’est à dire se désirer  comme être moral et en tirer l’estime de soi qui est la condition du bonheur comme contentement de soi. D’où l’erreur sur l’idée de bonheur.

L’erreur classique sur l’idéal du bonheur est de le confondre avec la somme des plaisirs sans distinction (là, franchement, Kant, pour les besoins de sa moulinette moralisante, exagère ; il connaît mieux que moi Aristote et Descartes, sinon Spinoza). Or une simple interrogation (et la simplicité de l’interrogation en philosophie est une qualité quant elle va, avec l’insolence qu’elle requiert, droit au fondement) suffit à spécifier le bonheur comme non réductible au plaisir et non exclusif de la souffrance : Quand est-ce que nous nous sentons universellement malheureux ?
Quand nous nous sentons impuissants et méprisables. Preuve en est que l’on ne renonce à la vie « volontairement » ou qu’on accepte ou désire mourir que pour deux motifs :
n Soit parce que la mort et le sacrifice désirés nous élèvent dans le sentiment de notre valeur ( grande âme, liberté, courage, pureté, reconnaissance de la beauté transcendante, quasi divine, surhumaine de l’acte suprême qui peut nous rendre, au moins symboliquement, immortels etc..(la gloire héroïque)
n Soit parce que la vie n’est plus supportable, non pas par manque de plaisirs « extérieurs », ni par l’effet de souffrances subies mais parce que nous nous sentons incapables de les surmonter en vue d’inscrire dans notre vie un projet valorisant. Lorsque nous sentons abandonnés des hommes et des dieux.

C’est dire que les plaisirs « extérieurs » (qu’on a tort de dire matériels car ils sont toujours porteurs de valeurs symboliques et sociales codées) ne contribuent au bonheur que si les objets et les procédés qui les provoquent sont significatifs (à tort ou à raison) de la valeur du sujet et de « l’accroissement de sa perfection et de sa puissance d’agir » sur le monde et sur soi comme disait Spinoza., Quant au souffrances elles peuvent être salvatrices (c’est pas un chrétien qui peut me dire le contraire !), dès lors qu’elles apparaissent au sujet comme « sublimantes ». Un sportif n’est jamais heureux que d’avoir vaincu (mais non pas éliminer) sa souffrance physique et psychologique (pensons à la routine et à la discipline de l’entraînement) pour l’emporter sur les autres et sur lui-même ; une mère que d’avoir enfanté dans la douleur (là, je m’expose !), un lauréat que de s’être sacrifié et d’avoir sacrifié tous ses plaisirs à un examen ou concours réputé difficile etc...
A contrario, certains plaisirs ne rendent heureux que le temps d’oublier le mépris et l’impuissance dont on se sent accablé : Ce sont tous les plaisirs passifs qu’il faut distinguer des joies actives (et des joie passives qui nous engagent à l’activité) (Spinoza) qui sont autant de drogues, chimiques, audiovisuelles, religieuses, les machines à faire rêver sans efforts, ni créativité. Mais cet instant d’oubli est toujours suivi d’un sentiment d’inanité et de l’humiliation provoquée par la dépendance (tous les fumeurs qui ne se regardent pas fumer à travers les images valorisantes de la Pub et qui savent qu’ils se dégradent comprendront). Il n’y a pas de drogués heureux, et il ne s’agit pas d’une interprétation, mais d’un constat clinique universel ! Le désir de drogue est un besoin dégradé et dégradant, signe de l’impuissance de l’individu à s’affirmer par ses oeuvres (et souvent le drogué tente de justifier sa consommation en prétendant qu’elle le rend plus créatif en levant ses inhibitions)
De même l’égoïste heureux n’est pas heureux parce qu’il est indifférent aux autres et qu’il ne pense qu’à lui, mais parce qu’il croit qu’il peut réduire son sentiment de frustration, de déréliction (ressentiment, dit Nietzsche), en rendant les autres malheureux. Il cherche à réduire son malheur en contribuant au malheur des autres et en se valorisant par cette contribution. (l’indifférence n’est qu’une ruse et un masque). Or ce bonheur ne dure qu’autant que l’illusion d’être le meilleur, le plus fort et le plus indifférent perdure ; ce qui n’est et ne peut être durable : la solitude de l’égoïste le condamne à l’échec, sauf à se faire admirer et craindre en permanence par l’exercice de la domination (à laquelle les victimes peuvent être consentantes). mais ne risque-t-il pas de n’être alors qu’une image : celle que les autres lui renvoient, image qui ne lui appartient plus et donc dans laquelle il ne peut plus se reconnaître ? Disons que tout délire de grandeur a tendance à entraîner un délire de la persécution et donc le malheur. C’est pourquoi il existe des bonheurs illusoires, des paradis artificiels et que la question des conditions du bonheur authentique peut être l’objet d’une réflexion philosophique (rationnelle). Si l’égoïste cherche vainement à se valoriser aux dépens d’autrui, c’est que profondément, il se sent méprisé et méprisable. L’amour de soi donc est la condition de la générosité et de l’autonomie :
1)  Il se renforce se projetant et en se reconnaissant dans l’échange de gratification réussi qu’est l’estime et/ou l’amour mutuels, or celui-ci exige le respect du désir de chacun à s’aimer lui-même par l’estime et/ou l’amour des autres.
2)  De plus, le mépris de soi est le plus sur moyen de transformer l’amour de soi en désir de se soumettre, pour être valorisé de l’extérieur, à un maître jugé supérieur à soi. L’autonomie réside dans le pouvoir de se donner des fins et de s’y reconnaître ; or ce pouvoir est indissociable de la confiance en soi qu’engendre l’amour de soi réciproque ; c’est dire que l’autonomie a pour condition le désir de se prendre soi-même comme fin de ses actions, y compris et surtout, les plus généreuses. En cela le droit à l’autonomie se confond avec le droit au bonheur (amour généreux de soi)

La réflexion philosophique, dès lors qu’elle est lucidité critique vis-à-vis des illusions bien-pensantes et moralisantes (abnégation, dévouement etc..) qui visent à nous humilier pour nous faire rentrer dans le rang et à compenser le mépris valorisé de nous-mêmes qu’elles entretiennent (humilité, modestie...) en nous soumettant au jugement des pouvoirs établis, contribue, lorsqu’elle ne trahit pas son insolente affirmation du penser par soi-même, à la  recherche de l’autonomie et au renforcement de la  confiance et de l’estime de soi : bref à l’accroissement heureux de notre perfection. C'est en quoi elle est en conflit avec toute les religions traditionnelles qui visent à à transférer l'amour de soi de la vie vers la mort salutaire qui, grace à Dieu, nous délivre du suprême péché : le désir orgueuilleux d'être heureux par soi-même. En cela celles-ci ne font qu'entretenir la haine de soi et la culpabilité qui conduisent, au mieux à renoncer à la confrontation avec le désir érotique de l'autre (refus ou encadrement de la sexualité) et au pire à la haine des autres jugés, parce que désirants le bonheur , forcément mauvais et punissables.
Allons plus loin : qui ne trouve et ne cherche pas le bonheur, parmi nous, lorsqu’il philosophe, ne serait ce que celui de philosopher et de penser par soi-même?
 

Kant, nous le savons, reconnaissait le bonheur comme un devoir moral au moins indirect, pour deux raisons :
La première, parce que même malheureux, on n’a pas le droit de renoncer à la vie, car se serait renoncer à la moralité (au devoir), et la seconde parce qu’il est impossible d’être moral si l’on est (trop) malheureux. Sans doute, mais n’est pas, après avoir chassé l’idéal du bonheur par la porte, le faire, en douce, rentrer par la fenêtre pour le reconnaître comme la puissance active de nos actions, y compris morales ? N’est pas par là que Kant échappe, pour notre plus grand bonheur de le lire, au kantisme et à une certaine image de lui-même ?

Sylvain Reboul, le 24/06/99 


Le bonheur et la présence des autres.

Le bonheur ne réside pas seulement dans le plaisir mais dans le contentement de soi qu’éprouve celui qui vit des sensations (parfois pénibles) valorisantes. il implique la présence, au moins fantasmée des autres, car être content de soi c’est se reconnaître (et être reconnue au moins virtuellement) comme valeur ; or cette valorisation de soi suppose une référence en des valeurs sinon universelles au moins généralisables. La conscience humaine est réflexive (conscience de soi) et cette réflexivité implique nécessairement le jugement des autres sur soi, sinon pour le faire sien, au moins pour le contester au nom de valeurs qui ne peuvent valoir pour soi que parce qu’elles devraient valoir pour d’autres que nous imaginons à notre image et ou à l’image de Dieu (ce qui revient au même) .
Ainsi le désir humain, comme désir d’être heureux, est désir du désir des autres pour mieux se désirer soi-même ; il se décline en désir de possession et de prestige (je possède ce que tu ne possède pas et que tu désires posséder), en désir de domination ( je te possède et donc je te suis supérieur en valeur) ou en désir d’amour réciproque et, dans le meilleur des cas, égalitaire (je désire t’aimer pour être aimé, je désire ton désir de moi ; je te désire autant comme sujet de désir que comme objet de désir). L’homme égoïste ne peut être heureux car il est un déçu de la vie et cette déception a deux origines : la défaite dans compétition sociale pour le pouvoir et l’honneur (ressentiment); et la mauvaise gestion de son désir d’être dans ses relations avec le désir des autres qui lui interdit d’obtenir ce qu’il désire : le désir « autonome » d’autrui. Ce qui veut dire que le désir d’être heureux dans l’amour ou désir réciproque doit être régulé dans sa relation au désir d’autrui pour avoir quelque chance de succès ; non par une morale du devoir toujours culpabilisante et dépréciative de soi, mais par une éthique pragmatique de la joie réciproque selon une stratégie donnant/donnant et/ou gagnant/gagnant. Les autres déclinaisons du désir (possession et domination) repose sur des stratégies gagnant/perdant qui peuvent procurer le bonheur dans la certitude toujours fragile de sa supériorité instituée et reconnue socialement, donc objectivement. Mais se croire indépendant des autres est une illusion qui ne peut conduire qu’au délire paranoïaque du pouvoir absolu, retourné en délire de la persécution, ou à une solitude affective et psychologique dévalorisante et suicidaire. Ce que l’on peut désirer c’est être plus autonome dans nos projets d’autovalorisation (donc plus raisonnable dans le gestion de notre désir d’être heureux dans la reconnaissance de soi par les autres) vis-à-vis des autres dont notre désir de bonheur dépend toujours. Il ne faut pas confondre donc l’indépendance (n’être en rien dépendant des autres) et l’autonomie (accroître sa marge de manoeuvre dans le relation de dépendance plus ou moins réciproque entre notre désir  et celui des autres).

Faut-il préférer la masturbation et la prostitution à l’amour ? À chacun d’y réfléchir et d’en juger au regard de sa propre expérience de la tristesse et de la joie.

S.Reboul, le03/04/2000
 



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