La question des services publics

La question des services publics est-elle soluble dans le libéralisme ?

À mon sens oui car l’autonomie individuelle suppose des conditions générales qui en garantissent l’exercice universel et, parmi celles-ci, figurent le droit à l’éducation et aux soins pour tous. Il convient alors de préciser que le libéralisme ne peut être conséquent que s’il ne se limite pas à la sphère des besoins ou désirs particuliers de l’économie marchande mais qu’il prend en compte le besoins universels de l’humaine condition : la culture, la santé, l’écologie, etc.. ; mais cette humaine condition ne se vit et n’a de valeur rationnelle qu’au singulier ! il n’y a pas en ce sens de volonté générale qui serait collective, celle-ci n’est qu’association discutable entre des volonté individuelles : Ainsi c’est l’individu singulier et son désir de valorisation personnelle (dignité) qui fonde le droit et non une prétendue volonté collective ou générale prééminente qui surplomberait la valeur en dignité des personnes. C’est cette reconnaissance de l’autonomie et de la valeur de l’individu qui seule peut rendre compte du libéralisme, y compris dans la sphère économique (cf. l’idée de contrat).

Quant à la santé elle unit, dans la réciprocité, les désirs de chacun : nous sommes tous égaux dans la maladie et devant la mort, sinon aujourd’hui, du moins demain ; et nous aurons tous un jour ou l’autre besoin des autres et de la médecine pour nous en tirer le moins mal possible ; la médecine est une conquête du savoir scientifique dans ce qu’il a d’universel, sa privatisation économique exclusive serait contradictoire avec le possible bénéfice pour chacun qu’exige l’idée même d’autonomie individuelle. De plus, le savoir médical est produit par le dialogue entre des médecins, des biologistes et des patients et ceux-ci sont n’importe qui ; ce savoir appartient donc à tous et il est rationnel que tous en profitent ; il n’y a pas de patient riches et de patients pauvres quant à la production du savoir scientifique, il ne doit donc pas y en avoir quant à son usage. Cela justifie que l’on fasse du droit aux soins un droit universel et libéral fondamental et donc gratuit et de la médecine un service public.
Quant au financement de la mise en oeuvre d’un tel droit, c’est un problème de transfert des richesses comme la défense ou l’éducation, c’est à dire d’un système de sécurité sociale fondé sur la répartition (dont, au demeurant, le secteur privé médical et pharmaceutique tire un énorme avantage privé). Le gros des gaspillages économique n’est pas du coté des services publics mais le fait du secteur privé lui-même : spéculation financière épongée par les impôts, publicité, sièges bancaires somptueux, revenus et avantages en nature divers des cadres dirigeants des grandes entreprises et autre détournement plus ou moins légaux de biens sociaux etc. Accuser les services publics de gabegie est une plaisanterie cynique de la part de personnes qui accumulent les richesses et les services par le seul fait de la position de pouvoir qu’ils occupent dans la vie économique en tant que propriétaires ou gestionnaires du capital (les revenus, même salariaux, il est facile de le monter, sont plus politiques qu’économiques). Toute cette démagogie anti-impots du faux libéralisme nous oblige à distinguer les mensonges des profiteurs qui ne s’imposent aucun sacrifice tout en en exigeant toujours plus des salariés qui ne vivent que de la vente de leur force de travail, du libéralisme conséquent, régulé de l’intérêt bien compris de tous et donc de l’économie libérale elle-même qui est tout sauf autorégulée et moins encore autorégulatrice (même le F.M.I en convient !)

Ainsi, la démocratie n’est en rien le pouvoir de la majorité sur les individus (tyrannie démagogique) car celle-là ne vaut que si elle sert la promotion des droits fondamentaux de chacun ; la majorité n’est donc que l’expression discutable et révisable d’un point de vue temporaire sur la meilleure façon d’assurer les conditions générales de droit pour chacun de rechercher son bonheur ; cela implique que la vie sociale et économique, sur la question des droit fondamentaux doit auto-limiter sa puissance et ses pouvoirs vis-à-vis de la vie privée des individus, lesquels pouvoirs n’auraient, sinon, d’autre fondement que l’illusion rationalisée d’une volonté collective métaphysique transcendante (ne serait que celle du plus grand nombre comme si celui-ci pouvait avoir une volonté propre); ce qui est, par hypothèse, exclu par le libéralisme conséquent. Ainsi l’obligation de soigner tout individu humain est l’expression dans le domaine public du primat libéral de la vie privée sur la vie sociale. On ne peut combattre efficacement, dans la société individualiste, le libéralisme illusoire et inconséquent qu’en argumentant d’une manière rationnelle à partir des fondements du libéralisme philosophique.

Quant à l’expérience du face-à-face levinacien, elle ne me parait pas universelle, trop chargée qu’elle est de références mystiques personnelles ; ce qui me parait plus pertinent de la réciprocité des désirs fondamentaux (amour de soi) c’est l’expérience érotique qui touche les corps et les pensées de tout humain qui aime la vie dans ce qu’elle de bouleversant et de dialogique (la désir de pureté spirituelle, voilà l’ennemi de la santé mentale et physique ; nous sommes des êtres impurs et relatifs et c’est par là que nous sommes vivants)

Je pense que nous n’avons jamais intérêt, sauf avec ceux qui partagent nos convictions, à poser les problèmes politiques en termes métaphysiques ou de morale transcendante, car c’est là une manière de les rendre radicalement insolubles qui aboutit nécessairement soit à l’impuissance angélique (la belle âme de Hegel) soit à la violence extrême (terrorisme physique ou mental).

Sylvain Reboul, le 25/01/99.



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