Relations de pouvoirs, suite

Dans ce contexte le pouvoir de l’argent, loin de réaliser les conditions d’une égalisation des conditions permettant à chacun de croire qu’il peut, à son tour, gagner au jeu, accroît les inégalités : les plus riches, détenteurs des moyens de productions et d’échanges peuvent alors exploiter leur avantage pour " obliger " les plus pauvres à travailler pour eux à leurs conditions pour s‘enrichir toujours davantage. Ceux-ci alors ne peuvent pas ne pas s’apercevoir que le jeu est pipé et qu’ils sont les dindons de la farce ; ils exigent alors une redistribution des cartes plus ou moins radicale et brutale pour casser un jeu dont ils se sentent nécessairement victimes, ou n’hésitent plus à pratiquer le
vol ou le commerce illégal (drogue, prostitution) pour avoir la possibilité de rentrer dans le jeu par la porte de derrière. Le pouvoir de et par l’argent se dénonce lui-même pour ce qu’il est : un pouvoir d’autant plus illégitime (reconnu injuste) qu’il exclut du jeu ou ne l’intègre que comme ressource exploitable, une partie grandissante de la population. Cette illégitimité est d’autant plus insupportable qu’elle contredit sa légalité démocratique apparente. Les contradictions sociales rendent alors impossible, la régulation politique des conflits d’intérêts par la recherches de compromis démocratiques sous la tutelle et l’arbitrage des états-nation de moins eu moins capables de contrôler les effets d’une économie de plus en plus transnationale.

Il convient alors de comprendre en quoi l’efficacité des moyens du pouvoir est dépendant de la question de leur légitimité (perception de sa justice) et d’examiner les conditions de celle-ci.
 

1-2) La légitimité du pouvoir formel et son autorité.
 

Tous les moyens de pouvoir ne sont à long terme efficaces que si leur usage s’inscrit dans le cadre d’une reconnaissance de la légitimité du pouvoir et de ceux qui l’exercent par la grande majorité de ceux sur lesquels il s’exerce. Qu’est-ce que la légitimité ?
Est légitime un pouvoir qui apparaît nécessaire à la mise en œuvre et au respect des valeurs et règles générales garantissant le lien social et l’existence digne de chacun, c’est-à-dire la possibilité pour chacun de rechercher le bonheur sans craindre les autres.
Ainsi la violence physique ou morale utilisée pour soumettre, exclure ou détruire une partie de la population ne peut être légitime que si les autres, très majoritaire, considèrent, à tort ou à raison que cette violence est indispensable, dans une situation de crise exceptionnelle, pour maintenir l’ordre public et prévenir le risque de chaos généralisé dans lequel aucune prévisibilité des comportements des autres n’est possible et où chacun se sent en permanence menacé dans sa vie et dans ses biens par n’importe qui d’autre.
Dans une entreprise " libérale " fondée sur l’idée de contrat, un licenciement (exclusion) n’est considéré comme légitime par le personnel que si les dirigeants exercent leur droit de licencier pour faute professionnelle ou motif économique dans le seul but de sauver l’entreprise en tant qu’elle est leur moyen de vivre commun ; mais s’il considère que le licenciement n’a d’autres motifsque d’accroître ou de maintenir des profits élevés pour les investisseurs, sans bénéfice pour eux, la légalité du licenciement lui parait, sinon discutable, du moins illégitime. Lorsque les dirigeants exigent des sacrifices pour des intérêts perçus comme particuliers sans contrepartie pour l’ensemble du personnel ni garantie quant à l’avenir des emplois , ainsi, quand ils accroissent leurs revenus en refusant de discuter des salaires et des conditions de travail, ils perdent leur crédibilité et leur autorité " morale " ; leur pouvoir formel est alors ressenti comme tyrannique. Il n’est plus considéré comme un pouvoir de direction mais comme un pouvoir de domination. Qu’est-ce à dire ?

Un pouvoir de domination est un pouvoir qui vise à transformer ceux d’en bas en simples instruments, sans droits réels, de la volonté particulière de ceux d’en haut. Un pouvoir de direction est un pouvoir exercé, apparemment, au bénéfice de tous, ou du plus grand nombre (ce qui d’ailleurs pose problème : le plus grand nombre peut agir vis-à-vis de la minorité d’une manière dominatrice).
Il est clair que le maintien de l’organisation ou du groupe fait partie de l’intérêt commun et que la légitimité du pouvoir est fondée sur le la visée de ce dernier. Max Weber distinguait trois sources (types-idéaux) de légitimité : la tradition, la croyance, la rationalité auquels j’ajouterai le suffrage universel (légitimité démocratique).

1-2-1) La tradition.

La tradition est un système conventionnel dont la pérennité dans la longue durée garantit la fiabilité pour les acteurs ; le passé a fait sa preuve ; l’innovation et le changement sont sources de risques, de contestation et de désordre ; ils nous engagent dans l’inconnu que personne collectivement ne peut prévoir et maîtriser. Les valeurs, conventions et rituels symboliques que fixent la tradition n’ont pas de valeur théorique nécessairement rationnelle : elles n’ont de valeur que pratique : elles permettent à chacun de savoir ce qu’il a à faire, de prévoir ce que les autres feront dans les situations les plus courantes et les plus nécessaires de la vie sociale et d’agir comme il pense que les autres attendent qu’il agisse ; la tradition fixe les jeux de rôles et permet d’éviter les conflits ; lorsque deux possibilités contraires équivalentes se présentent, elle tranche arbitrairement : " les anciens ont toujours fait comme cela, si l’on en est là c’est que cela marche, pourquoi changer ? ". Mais la légitimité de la tradition suppose une société fermée dans le temps et l’espace, idéologiquement et socio-économiquement homogène ; cette fermeture et cette homogénéité est renforcée par les croyances religieuses qui imposent les conventions qu’elles légitiment par l’invocation de la volonté toute-puissante, salvatrice et menaçante de Dieu. Ainsi traditions et religion concourent à rendre la société stable et son ordre pérenne : la théocratie traditionnelle est le régime politique le moins contestable et le plus unifiant ; elle transforme la société en communauté fusionnelle. Qu’est qu’une théocratie ? C’est un pouvoir qui soumet l’autorité humaine à l’autorité divine, la politique à la religion.

1-2-2) La religion.

Une religion est une croyance dans l’existence d’êtres ou de principes surnaturels et/ou surhumains qui ordonnent l’existence collective et individuelle des hommes ; elle organise un culte et un rituel collectif pour soumettre les individus à l’autorité inconditionnelle et sacrée (indiscutable) des prêtres et/ou chef politique qui se réclament de l’autorité divine pour diriger le peuple des fidèles en vue de leur salut ici-bas et/ou post-mortem. Quiconque, par son statut religieux, peut prétendre agir sur les autres au nom du dieu est considéré par les croyants comme disposant, par délégation, d’une autorité formelle légitime, celle même du dieu qui fait l’objet du culte salvateur. Si Dieu est nécessairement bon, la religion est la source la plus puissante de la légitimité du pouvoir politique puisqu’elle permet de le rendre humainement incontestable ; mais cette source est paradoxale : elle suppose que tous les individus du groupe partagent la même foi et se reconnaissent dans la même église ; or cette condition est irréalisable dans un monde ouvert sur la diversité des cultures et le mouvement des hommes ; de plus l’esprit critique indissociable des savoirs et des pratiques scientifiques a décrédibilisé la vérité religieuse qui ne peut rationnellement (universellement) se justifier. Donc, loin de réduire le risque de violence, une religion ne peut imposer son hégémonie que par la violence irrationnelle ou la manipulation des consciences justifiées au nom de la guerre sainte pour la gloire du vrai Dieu contre les hérétiques, les impies et autres infidèles. Les guerres de religion rendent alors insolubles les conflits politiques : Dieu, à l’image de ses fidèles, devient le plus grand massacreur de l’histoire puisqu’aucun compromis avec la vérité divine et son autorité n’est permis ni possible.
Ainsi dans la société moderne qui a fait, qu’on le regrette ou non, du mouvement, du " progrès historique " la condition de l’existence individuelle et collective des hommes, qui a ouvert les frontières et à fait du brassage (et du choc) des cultures son mode de fonctionnement, la tradition et la religion ne marchent plus et ne peuvent plus marcher comme régulateurs des rapports sociaux et fondements-ciments idéologiques des rapports politiques. C’est pourquoi les modernes ont inventé la raison et le contrat social et/ou interindividuel librement négocié comme sources " naturelles " du droit et de l’autorité . La rationalité et la démocratie.
1-2-3) La rationalité

Une loi ou un ordre rationnels sont par définition efficaces et justes car ils ne font usage que du principe de non contradiction pour assurer la cohérence entre les moyens et les fins, les fins entre elles et des sujets entre eux qui posent ces fins et ses moyens .
La loi est une règle formelle qui régularise les actions des individus de façon à produire leur compatibilité et la coopération nécessaire au travail collectif. Elle opère sur fond contractuel ou démocratique dans nos sociétés modernes. Elle ne se soucie en rien des valeurs et des conceptions du bonheur particulières des individus ; elle est abstraite et sans référence au sexe, à l’origine sociale, voire nationale (droits de l’homme), si ce n’est pour corriger temporairement une inégalité qui compromet, dans les faits, sa neutralité fondamentale ; elle soumet toutes les fonctions à une compétition qui ne reconnaît comme seuls critères d’évaluation et de sélection dans les différentes fonctions que celui des diplômes, de l’expérience professionnelle et des états de services ; elle assure, dans son principe, l’égalité des chances.

Dans l’entreprise à finalité économique capitaliste, les fonctions, les postes et les activités sont formalisés dans des documents que chacun est censé connaître et suivre à la lettre ; documents que la direction définit, dans les limites des droits du travail, et modifie dans le seul but d’améliorer la rentabilité(taylorisme et assurance qualité). La hiérarchie ainsi que la promotion des individus sont fondées officiellement sur les seules compétences individuelles dûment évaluées selon des procédures transparentes
Le pouvoir rationnel y est légitime dès lors qu’il intègre trois finalités :
· le maintien et le développement de l’entreprise par sa capacité à répondre mieux que les concurrents aux besoins et désirs des clients.
· La rentabilité optimale des capitaux investis.
· L’emploi et l’amélioration des salaires et des conditions de travail pour le personnel ;

autant dire que ces finalités ne sont pas forcément compatibles, surtout en période de crise, et que la légitimité du pouvoir formel est problématique. Il n’y a pas de direction rationnelle qui ne doive faire des choix et des compromis entre ces objectifs. Le meilleur choix n’existe pas et chaque décision est le résultat plus ou moins arbitraire des rapports de force entre la direction, les investisseurs et le personnel.

Dans la sphère politique, en l’absence de pouvoir transcendant, ce genre de décision est soumis au suffrage universel qui est au fondement de la légitimité démocratique.

1-2-4) Le suffrage démocratique.

Est démocratique tout pouvoir qui prétend représenter la volonté populaire et soumet ses décisions et les responsables au contrôle des citoyens par des élections libres et pluralistes ; la majorité est dépositaire de la volonté " générale " du peuple et la minorité doit reconnaître comme légitimes toutes les décisions majoritaires dans la mesure où elles ne violent pas ses droits démocratiques.
Il est clair que la démocratie, idéalement, suppose une autonomie suffisante de l’état pour permettre au peuple et aux responsables de décider sans être soumis à des forces extérieures leur enlevant toute marge de manoeuvre politique. Sinon, la démocratie et la légitimité du pouvoir qui s‘en réclame, deviennent fictives, voire illusoires ; ses institutions représentatives rentrent en une crise éventuellement mortelle. Lorsque le pouvoir et ceux qui l’exercent au nom du peuple est dépendant, dans les faits, de forces politiques et/ou économiques qui échappent à tout contrôle démocratique, son autorité n’est plus que rhétorique et s’avoue rapidement comme telle. C’est probablement le cas aujourd’hui par le fait de la contradiction jusqu'à présent irréductible entre la globalisation de l’économie et de ses effets sociaux (inégalité et exclusion) et les limites de la souveraineté des - états nations

Mais la limite intrinsèque de la démocratie réside dans le fait que l’expression de la volonté populaire est versatile et contradictoire : chacun veut tout et son contraire et est prêt à croire quiconque lui promet la lune sans frais. La démocratie est tendanciellement vouée à la dérive démagogique. C’est pourquoi nos systèmes politiques modernes tente de pallier cette limite en adjoignant une forte dose de technocratie rationalisante ou de monarchie (élective) à l’expression du suffrage universel, en rendant celle-ci très indirecte et en confiant le pouvoir réel de décision à des experts et/ou à des représentants contrôlés par des partis qui, une fois au pouvoir, sont plus ou moins conduits à faire des choix politiques cohérents, quitte à tenir un double langage : celui qui promet la lune avant les élections et celui qui, une fois au pouvoir, justifie des décisions contraires aux promesses en se référant à des contraintes techniques et au principe de non-contradiction.

Dans l’entreprise libérale-capitaliste (propriété privée), la légitimité démocratique est impossible dès lors que la direction ne peut, ni ne doit (sauf à perdre sa finalité capitalistique) être élue et soumise au contrôle du personnel ; tout ce qui peut être fait par la direction, c’est de persuader le personnel qu’elle est compétente et qu’elle pense à ses intérêts bien compris. Or cela reste pour le moins difficile, en l’absence d’un fondement clair et cohérent de cette compétence, absence due au conflit ouvert ou larvé quant au partage des bénéfices entre le capital et le travail, les producteurs et les consommateurs ; la direction manque d’autorité réelle, car elle ne peut lier son autorité formelle avec une autorité morale ; sa légalité est entachée d’illégitimité aux yeux du personnel ; elle doit manier la carotte et le bâton et plutôt celui-ci que celui-là, quels que soient ses efforts plus ou moins sincères de participation. Entre une démarche de management participatif et de qualité totale et la nature nécessairement non démocratique du pouvoir dans l’entreprise, la contradiction semble irréductible.
L’autorité du pouvoir formel dans l’entreprise souffre d’un déficit d’être ; sans fondement par en bas, son fondement par le haut repose sur le seul droit du propriétaire privé à établir une relation contractuelle d’achat de service avec ses employés, sans que ceux-ci ne puissent vraiment, sans l’intervention de l’état qui se réclame de la démocratie, faire valoir leurs droits de négocier cette relation contractuelle dans des conditions moins inégalitaires.

Ce déficit fragilise les moyens de pouvoir dont disposent ceux qui l’exercent .

Il convient alors de nous interroger sur les rapports entre les moyens du pouvoir et la source de sa légitimité pour comprendre son autorité non seulement formelle, mais réelle ;

Dans ce contexte le pouvoir de l’argent, loin de réaliser les conditions d’une égalisation des conditions permettant à chacun de croire qu’il peut, à son tour, gagner au jeu, accroît les inégalités : les plus riches, détenteurs des moyens de productions et d’échanges peuvent alors exploiter leur avantage pour " obliger " les plus pauvres à travailler pour eux à leurs conditions pour s‘enrichir toujours davantage. Ceux-ci alors ne peuvent pas ne pas s’apercevoir que le jeu est pipé et qu’ils sont les dindons de la farce ; ils exigent alors une redistribution des cartes plus ou moins radicale et brutale pour casser un jeu dont ils se sentent nécessairement victimes, ou n’hésitent plus à pratiquer le
vol ou le commerce illégal (drogue, prostitution) pour avoir la possibilité de rentrer dans le jeu par la porte de derrière. Le pouvoir de et par l’argent se dénonce lui-même pour ce qu’il est : un pouvoir d’autant plus illégitime (reconnu injuste) qu’il exclut du jeu ou ne l’intègre que comme ressource exploitable, une partie grandissante de la population. Cette illégitimité est d’autant plus insupportable qu’elle contredit sa légalité démocratique apparente. Les contradictions sociales rendent alors impossible, la régulation politique des conflits d’intérêts par la recherches de compromis démocratiques sous la tutelle et l’arbitrage des états-nation de moins eu moins capables de contrôler les effets d’une économie de plus en plus transnationale.

Il convient alors de comprendre en quoi l’efficacité des moyens du pouvoir est dépendant de la question de leur légitimité (perception de sa justice) et d’examiner les conditions de celle-ci.
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