Vers un eugénisme à visage humain ?
Retour par Monsieur  Alain Jattiot (en orange) sur la conférence de Peter Sloterdijk: "Règles pour le parc humain" et son commentaire par  Jacques Bonniot et Sylvain Reboul.
Texte original de Jacques Bonniot en rouge, remarques de Sylvain Reboul en vert.

 "Débat sur les manipulations de l'embryon humain et l'éthique" entre Jacques Bonniot et Sylvain Reboul autour d'un texte de Sloterdijk: "Règles pour le parc humain" publié par le journal "Le monde des débats" du mois d'octobre 99.  Jacques Bonniot est professeur de philosophie et écrivain, chargé de cours au CIPCEA. 

Jacques Bonniot est co-auteur de "La sensibilité", "Autrui" , "Eléments de culture générale"(Ellipses1999) et"50 fiches de lecture en philosophie" chez "Bréal Editeur" en 2 tomes; dernier tome paru en janvier 2000: "De Hegel à la philosophie contemporaine" "Le nombril", Éditions du Seuil (nouveau)
Site de Jacques Bonniot

L’intervention de jacques Bonniot commence comme ceci : »
« Face à des questions qui sont inouïes, la philosophie reste à faire. » (Henri Atlan)

Il s'agit d'entreprendre une discussion à partir d'une approche principalement philosophique des thèses de
Peter Sloterdijk contenues dans "Règles pour le parc humain", mais avec un niveau de difficulté et de
technicité "faible" pour s'adresser (pour le moins) à l'ensemble des lecteurs qui se sont intéressés à la
polémique provoquée par ce texte (dans le "Monde des Débats" et ailleurs) + de la polémique qui fait rage
en Allemagne entre partisans de Sloterdijk et partisans d'Habermas . J'envisage la possibilité d'une
approche plus "technique" et plus approfondie (en particulier, reprise et relecture des textes dont Sloterdijk
se réclame ou ceux auxquels il renvoie, en critiquant l'usage qu'il en fait : essentiellement Heidegger,
Nietzsche, Platon) rejetée en notes en fin d'ouvrage, d'où 2 niveaux de lecture possibles : l'un destiné au
grand public (cultivé), l'autre plus aux spécialistes de la philosophie, pour en faire un outil de travail, en
donnant en notes les principaux textes susceptibles d'enrichir ou d'éclairer la discussion). Mes orientations :
Je me présente comme philosophe, répondant en tant que tel à un autre philosophe (Sloterdijk) et décline
toute compétence en biologie, génétique, biotechnologies. Je revendique en ces matières le droit de douter,
me présente comme quelqu'un qui doute.?



 Jusque là, je suis d’accord sur l’exposé mais écrire ensuite que la Thèse défendue dans l'introduction est celle de « l'ère du doute (en matière de clonage humain reproductif et de manipulations génétiques) est pour le moins curieux car dès les premières pages Peter Sloterdijk expose sa thèse de l’humanisme, civilisation de l’écriture et de la lettre ; pourquoi alors dire que l’ère du doute est dépassé et que cette thèse est défendue dans l’introduction ? quelle introduction après la page 13 ? c’est à partir de cette page qu’il parle de « nos sociétés actuelles «  qui « sont résolument (…) post-humanistes » ensuite PS évoque l’impact des guerres et la désillusion qui s’ensuit et les tentatives de « floraison tardive », le doute si doute il y a surgit  clairement à la page 15 : »l ‘humanisme (…) s’engage à aller tirer l’homme hors de la barbarie. (…) potentiel barbare libéré dans les interactions violentes entre êtres humains(…) » Le doute ou plutôt l’inquiétude sur le comment éviter que « l’être humain » retourne « à l’état sauvage ». C’est pourquoi Sloterdijk indique que l’humanisme « apprivoise » par « la bonne lecture ». La première étape de sa réflexion, ou de cette question de l’humanisme qui permet de se « déshabituer de sa propre bestialité », « n’implique » selon Sloterdijk « rien mois qu’une anthropodicée » Puis il en vient au texte de Heidegger sur l’humanisme.
Ce qui est paradoxal c’est qu’au cours de la discussion, l’exposé de la thèse finit par être fait et on y trouve bien les phases que je mentionne ci-dessus. Mais plus tard dans la discussion qui ne porte pas seulement sur la conférence mais aussi sur d’autres points comme si cette conférence servait de support.
n'est dépassée pour personne, je doute qu'on puisse en avoir fini avec le doute, je soutiens que le doute en ces matières concernant tous les hommes ne pourra pas être levé de manière solitaire, par un biologiste, un généticien, un philosophe ou un homme politique qui se serait fait son idée de son côté. Le doute ne pourra être levé que collectivement à la suite d'une réflexion et d'une décision collectives.
Mais la conclusion n’a pas la prétention de lever le doute ; elle nous laisse sur la perspective d’une ère où les dieux et les sages se sont retirés et il ne resterait à l’homme qu’à bien se garder avec ses ignorances et à se raccrocher aux écrits les seuls objets laissés par les sages dans « leur éclat rugueux ». Mais l’exposé de Sloterdijk n’est rien moins que le retour au troupeau et au berger thèmes platoniciens, nietzschéens et heideggériens même si chaque fois ces métaphores n’ont pas le même sens. Mais tout le texte est une réflexion sur l’Ethique. Comment se fait-il que vous n’en ayez pas fait votre réflexion centrale ? Il reprend même si cela peut sembler simplificateur, le débat la question où Nietzsche l’a laissé. Ce texte est d'une grande modernité comme Nietzsche est le penseur du XXIème siècle car il ne sera bien lu que dans ce siècle ; et c’est pourquoi je ne comprends pas que «. C'est plutôt vers ... Habermas qu'il faudrait se tourner, avec cette question centrale chez lui d'une éthique de la discussion.» !
Mais alors où est la «tentative d'exposer les thèses de Peter Sloterdijk avec le plus d'honnêteté intellectuelle possible (pour permettre aux lecteurs qui ne l'auraient pas suivi jusque là de prendre le débat en cours de route, tout en en comprenant l'objet et les enjeux). Puis l’exposé sur la thèse enfin arrive, même si plus haut, j’ai exposé une partie du corps de sa thèse. Cette thèse d’ailleurs, et il n’y a pas méprise là-dessus est reprise sous forme conclusive ; Je ne peux être d’accord sur le paragraphe suivant pour à peu près les mêmes raisons que Sylvain Reboul à savoir que le lien constitué par l’amitié des sages, des phares, devient une représentation commune pour le reste du troupeau qui bien sur n’a rien lu mais a appris par la rumeur bêlante que de belles choses s’étaient dites entre ces phares et que cela était la fierté du peuple pastoral. Prenez un peu de temps et pensez que lorsqu’un français va dans un pays étranger, s’il est apostrophé par un étranger sur la littérature française il éprouvera un sentiment de fierté et donc d’appartenance. Certes le lien est mythique mais réel et il constitue « malgré tout la vérité du lien social à l'ère humaniste classique. » Donc je vous conteste cette idée que : "son idée que l'essence du lien social à l'âge classique aurait reposé sur la fiction d'une amitié de lettrés réunis autour de leur amour des mêmes textes, des mêmes références, des mêmes auteurs. Sloterdijk se contredit en qualifiant un tel lien de mythe et d'illusion, puis en disant que ce lien constituait malgré tout la vérité du lien social à l'ère humaniste classique. » Et je partage ce point de vue que : » Une illusion collective (nationale et/ou religieuse) produit toujours des effets sociaux, culturels et politiques réels (positifs ou négatifs) ; c’est même sa fonction principale : produire du liant ou du ciment social incontestables (Gemeinschaft). »
Allons jusqu’en 1914 les survivances sont fortes. La modernité est bien celle de cet exode qui cesse depuis peu il suffit d’examiner les balances migratoires entre Paris et la Bretagne et leur changement de sens. Les révoltes paysannes d’aujourd’hui, les barrages de camions qui bloquent les dépôts pétroliers, les citoyens ordinaires qui se substituent à la maréchaussée font descendre le chauffeur du véhicule réquisitionné et examinent la légalité de l’arrêté préfectoral tout cela relève de la Gemeinschaft, du « terroir », des « pays » et finalement de l’irrédentisme.En entendant Sloderdijk au CNAM, je songeais à la jeunesse basque fourvoyée dans une action criminelle au nom d’un idéal que je n’arrive pas à cerner ou à décrire. Le droit de mourir ensemble ou comme le dit Sylvain Reboul le «droit de vivre ensemble" ; cette forme apparentée au syndrome serbe, est comme «Toutes les formes de nationalisme ethnique (en particulier le nazisme), voire l’idée communiste d’une société fusionnelle, » (…) « paraissent des résurgences plus ou moins religieuses , y compris sous une forme laïque, de la Gemeinschaft élargie à des entités collectives identificatoires où les individus sont censés s’appartenir les uns aux autres pour mériter et avoir le droit de vivre ensemble. "Der Volk" en allemand signifie à la fois la race et le peuple: Der deutsch Volk signifie le peuple racial allemand; c'est pourquoi certains veulent remplacer ce terme par "die Bevölkerung" (la population), ce qui scandalise les conservateurs, y compris démocrates (chrétiens).Le droit du sang allemand s’opposait jusque il n’y a pas si longtemps au droit du sol français même si certaines lois françaises récentes ont écorné cette vision. Même si «Sloterdijk majorait considérablement le rôle de l'écriture à l'âge classique humaniste. »  la perspective ainsi dégagée permet la discussion, l’approfondissement. Pourquoi ? D’abord vous écrivez : »Sloterdijk prétend que nous sommes sortis de cette époque où la confrontation entre les penseurs avait une portée sociale, débordant la sphère privée. La conférence de Sloterdijk, sa publication en Allemagne, la polémique à laquelle elle a donné lieu, l'intérêt et l'émotion soulevés dans la population, le présent livre sont une "réfutation par la marche" de la thèse de Sloterdijk sur la post-modernité comme post-humanisme et déclin de la portée sociale des débats intellectuels, et en particulier de ces "lettres" que sont les livres, envoyés vers des lecteurs inconnus et vers l'avenir. La véritable réfutation des thèses de Sloterdijk, c'est l'ampleur du débat que la publication de sa conférence a suscité. »  En Allemagne sans doute à cause de la présence d’Habermas et d’une infaillibilité presque papale, mais pas en France. Car il est perçu comme un moraliste qui tonne contre une certaine philosophie allemande (et on retrouve bien là la posture nietzschéenne et la philosophie à coup de marteau) et dit que le XXIème siècle redécouvrira la philosophie française (et aussi Nietzsche c’est moi qui rajoute). Et là j’apprécie Sylvain Lorsqu’il écrit : « En Allemagne, la controverse philosophique est escamotée au profit d’un débat d’opinion qui mêle un moralisme pathologique déconceptualisé et hypocrite, hors de toute analyse de l’évolution des sociétés contemporaines avec des considérations religieuses sentimentales et communautaristes qui énervaient tant (et à juste titre) Nietzsche. La philosophie en Allemagne a été idéologiquement occultée au profit d’une entente catho-luthérienne en faveur de la démocratie chrétienne ( voir la loi fondamentale (non-laïque) et la place centrale des églises dans tous les débats dits de société). On ne peut comprendre les outrances de Sl (comme de Nietzsche) en dehors de ce contexte historique et politique, tellement contraire au nôtre. » Toujours dans sa conférence au CNAM, Sloterdijk a fait une très belle et émouvante (même s’il est toujours très provocateur) intervention sur l’avortement et sur l’homme qui a la naissance est un être avorté. Ce fut sa dernière intervention à une question sur ce sujet et il a recueilli les applaudissements nourris d’un public français certes favorable mais le discours d’un moraliste de grande classe est toujours bien ressenti. Je ne suis pas sur que la polémique allemande est rehaussé notre perception de la philosophie systèmique et de la raison prophétique allemandes. Sylvain Reboul ecrit : »bravo l’hypocrisie ! En Allemagne presque tout est à l’avenant : beaucoup de discours moralement corrects, de droits tatillons sur le papier, ce qui n’empêche nullement de faire le contraire au nom de la liberté individuelle la plus irresponsable ». Voilà un pays qui se paie de très grands philosophes comme Heidegger qui se permet de réhabiliter Nietzsche qui n’a pas besoin d’y être puisque victime d’une manipulation, et qui au travers de cette réhabilitation se réhabilite de ses turpitudes antérieures. Où est l’Ethique lorsque l’on ose s’offrir son propre pardon !

La philosophie est née contre l'écriture (Socrate, Platon : rien ne remplace le dialogue vivant, oral, dont le dialogue philosophique écrit n'est que le reflet, et dialogue vivant qui n'est lui-même que l'extériorisation de ce dialogue intérieur qu'est la pensée (pour Platon)). Donc, on ne peut voir dans la philosophie un pur produit de l'alphabétisation et de l'écriture. D'où contestation de l'idée que l'éducation à l'âge classique d'humanistes, d'honnêtes hommes, était un travail "de sélection et d'élevage".
Si la philosophie n’était pas transcrite, alors expliquons-nous comment les « textes anciens » sont arrivés à nous ! Et pourquoi continuer à étudier Socrate puisque Platon n’a rien écrit ! Avérroès, Avicennes avaient l’accès aux bibliothèques de textes et ceux-ci viennent bien de quelque part. Tout comme la Très Grande Bibliothèque d’Alexandrie qui a brûlé du temps des Romains venait bien de quelque part. Les textes grecs reviennent par les Arabes lors des invasions, il fallait bien que la tradition orale soit très forte pour que ceux-ci transcrivent ! Ou plus exactement la tradition philosophique, l’enseignement étaient de l’ordre de l’écrit. Le langage fut codifié sous un écrit, une grammaire, des règles. Les dialogues philosophiques certes étaient oraux mais transcrits pour que l’enseignement des gymnases perdure. Le Philosophe répond à son prochain mais aussi à ceux qui l’ont précédé morts ou vivants parce qu’ils ont écrit. Bien sûr que l’oral précède l’écrit mais de peu. Mais pourquoi alors vos échanges bourrés d’écrits et de citations de philosophes qui ont pris la peine d’écrire :« il y a quand même de grandes lectures qui sont des grands moments de pensée : Hegel réinterprétant l'ensemble de la tradition philosophique, Heidegger lisant Nietzsche …. » Comment dois-je comprendre ces échanges sur internet sans être transcrits d’abord sous forme de fichier informatique, lu à l’écran et dactylographié. Vous maniez le paradoxe. Mais de quelles lectures passionnantes vous êtes vous rendus coupables depuis des années ,et où sont vos dialogues  irremplacables puisque : »rien ne remplace le dialogue vivant, oral, dont le dialogue philosophique écrit n'est que le reflet, et dialogue vivant qui n'est lui-même que l'extériorisation de ce dialogue intérieur qu'est la pensée ». La civilisation de l’écrit a sans doute affirmée sa supériorité et les langues comme le grec et le latin aussi sur d’autres langues moins « modernisables » comme l’arabe. La sélection s’est faite par l’écrit et la « maniabilité » de la langue ou son « adaptabilité » ou sa « malléabilité ».
Au point de votre débat j’abandonne car vous revenez longuement sur la distinction entre communauté et société et je n’ai pas le sentiment que cette distinction soit le pivot du texte de Sloterdijk. Mais je peux me tromper. Comme j’ai du mal à suivre les digressions sur le marché, sur le libéralisme etc…même si vous retombez sur vos pieds à la fin en revenant sur la thèse de Peter Sloterdijk et sur sa validité. Pensez qu’il s’agit dune perspective, d’une interprétation et que ce qui compte c’est la fécondité de celle-ci au lieu de chercher à savoir si c’est la vérité. Je comprends sa position car elle est avant tout généalogique et il fore pour dégager des tendances de fond des interprétations. La question de la supériorité de l’Ethique, question d’une extrême modernité après les catastrophes du XXème siècle me semble déterminante et pour Sloterdijk c’est la question essentielle (cf. sa théorie sur les sphères, les murs, la topologie etc.)
Jacques: Mais pour moi, c'est Sloterdijk qui fait la confusion : il part de cette "société de lettrés" ultraminoritaire, un simple "club" très sélect, pour en faire le modèle ou la matrice du lien social tout entier : quelle illusion !!
SR: Si Socrate a été condamné à mort c’est pas pour des prunes, nom d’un chien (cynique) !
Jacques: Mais justement : cela contredit totalement le rôle que Sloterdijk prétend faire jouer à l'écriture, au rassemblement autour de références communes ! Le philosophe roi est un simple rêve/fantasme de Platon aux antipodes de la réalité historique… Alors que Sloterdijk voudrait nous faire croire que depuis toujours les "lettrés" les intellectuels, les instruits "élèvent" les hommes et gèrent le parc humain, il s'appuie sur les texte de Platon qui ne sont que la revanche littéraire sur une réalité toute contraire : le poids quasi nul des philosophes dans la Cité (Cf. Les échecs politiques répétés de Platon auprès de Denys de Syracuse : quel contresens!) (Mais pourquoi Thucydide aurait pris le plaisir ou la nécessité d’écrire la guerre du Péloponnèse et de transcrire les magnifiques discours de Périclès ? )
SR: Je suis d'accord mais il me semble que Sl fait plus référence à l'usage des philosophes grecs dans la culture humaniste chrétienne pour légitimer le platonisme idéaliste contre les courants non-spiritualistes de la philosophie antique dont les textes ont été du reste en partie détruits par l'église catholique (voir "Le nom de la rose"). Ce que l'humanisme allemand a refusé (au contraire des courants des lumières français), Kant y compris, c'est l'athéisme confondu avec le paganisme grec. Et c'est bien de cela aussi qu'il s'agit chez Nietzsche. On ne peut comprendre Nietzsche et Sl sans les remettre dans ce contexte anti-laïc et anti-athée de l'humanisme politico-philosophique allemand. Du reste, même chez nous, il n'est pas fait justice aux philosophes des lumières français explicitement athées dans l'enseignement de la philosophie en terminale alors qu'ils ont joué un rôle politique considérable. Je suis d’accord. Contexte et perspective sont intimement liés et ne doivent être omis, l’un ou l’autre. en outre Peter Sloterdijk critique la position de Heidegger que je ne peux discuter car je ne connais pas Heidegger, mais surtout il insiste sur les « jeux de pâtre ontologiques » qui « (…)gardent tout de même le mérite d’avoir exprimé (…) la question de l’époque : qu’est-ce qui apprivoise encore l’être humain lorsque l’humanisme échoue dans son rôle d’école de l’apprivoisement humain ? Qu’est-ce qui apprivoise encore l’homme lorsque les efforts d’autodomestication qu’il a menés jusqu’ici n’ont conduit, pour l’essentiel, qu’à sa prise de pouvoir sur tout l’étant ? Qu’est-ce qui apprivoise l’être humain lorsque, après toutes les expériences faites dans le passé sur l’éducation de l’espèce humaine, on ne sait toujours pas qui ou ce qui éduque les éducateurs, et sans quel but ? » C’est toujours cette même question lancinante du problème de la civilisation. Il poursuit : » Il faut parler ici, d’une part, d’une histoire naturelle de l’impassibilité, par la force de laquelle l’être humain a pu devenir l’animal ouvert au monde, capable de « faire face » au monde, et d’autre part d’une histoire sociale des apprivoisements par lesquels les hommes se sont, à l’origine, découverts comme des créatures qui se rassemblent pour correspondre au tout. »
Si on ne peut penser la société sur le modèle de la constitution d'élevage d'un peuple d'hommes et de femmes liés entre eux par un lien d'amitié (ou scellé autour d'un amour commun des mêmes œuvres : Homère pour les Grecs, la Bible de Luther, Goethe pour les Allemands, les Tragédies de Corneille, Racine, pour la France à l'âge classique), il faut remettre en cause les notions d'élevage et de parc humain. » Mais c’est aussi le problème de la civilisation ,de sa genèse et de sa disparition dusse-je me répéter avec force. Je crois que pour ne pas désespérer de SL ou se « désintéresser de son cas « on peut lire son texte sur Nietzsche et la naissance de la tragédie grecque.

Cela implique que l'on développe (ou du moins esquisse) une philosophie du rapport de l'homme à sa naissance. A partir de st Augustin, de Heidegger, de H. Arendt, ébauche d'une philosophie de l'homme comme être "né", de sa "nativité" faisant pendant à sa mortalité, à son être pour la mort (Heidegger). Esquisse d'une approche de l'homme comme le "naissanciel" (H. Arendt), par analogie avec l'homme comme le "mortel". La question de l'éducation : on ne peut penser ce qui se joue dans l'éducation humaine qu'à condition de déployer l'opposition entre éducation et dressage. Un animal ne peut qu'être dressé en ce que sa nature lui est donnée dès le départ par l'instinct, il n'a pas besoin de passer par une éducation pour y accéder. Au contraire, le dressage d'un animal l'écarte de son instinct et le mène à s'éloigner de sa nature, loin de l'accomplir (ex. des bêtes de cirque que l'on dresse pour leur faire faire des "tours" les plus contraires à leur nature = les plus spectaculaires. Ex. faire du chien un bipède, etc.) Chez l'homme au contraire, sa nature est une vocation, ce qu'il a pour tâche d'accomplir, sa nature est devant lui comme ce à quoi il doit accéder. Et son histoire ? Et puis je ne vois pas ce mot de dressage dans le texte mais plutôt le mot d’élevage ou apprivoisement ; tout comme il écarte la vision aristotélicienne de « l’animal politique ». Pour Sloterdijk l’homme est une espèce avortée, il évoque « le fait que l’homme ait pu devenir la créature qui est dans le monde, a des racines dans l’histoire de l’espèce, racines auxquelles on peut faire allusion en invoquant les concepts abyssaux de la naissance prématurée, de la néoténie et de l’immaturité animale chronique de l’être humain.»
Pour en revenir à la question de l’humanisme, est-il ce «drapeau en lambeaux », ou est-ce que le problème n’est-il pas toujours celui de la civilisation ou de la culture. Au risque de me répéter, ce texte est très nietzschéen dans les problèmes qu’il soulève et dans le choix des perspectives et des expériences. D’où le problème de l’interprétation et de l’avertissement de S.Reboul: «Tu (père)sévères avec un esprit de sérieux, contre lequel aurait Nietzsche aurait dû te prévenir, à interpréter Sl au premier degré « car «Sl est, comme Nietzsche, un philosophe au marteau. » et de l’aveu de J.Bonniot: « (oui, ce reproche touche très certainement juste. La lecture de la Critique de la Raison cynique devrait m'aider à saisir le ton juste.» Mais les dieux se sont retirés et ont laissé aux hommes le soin de se garder eux-mêmes, le plus digne gardien et éleveur reste le sage chez qui le souvenir des visions célestes du meilleur est le plus vivant. Sans l’idéal du sage, le soin de l’homme par l’homme demeure une passion inutile.» Ce passage page 51 pourrait faire la conclusion et j’arrête là même s’il reste à discuter du sens de l’amitié et je crains qu’il faille lire les Sphères (en trois tomes) pour comprendre la relation forte au sein du conteneur autogène et son langage très métaphorique mais il n’est pas le seul à utiliser un tel langage (le berger, le tisserand etc…).j’en reste là car il y a aussi ce problème de choix face aux « manipulations génétiques » mais là encore ma pensée politique reste encore actuellement à un niveau immature c’est-à-dire avec un volume de développement réduit.



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