Il s'agit d'entreprendre une discussion
à
partir d'une approche principalement philosophique des thèses de
Peter Sloterdijk contenues dans "Règles
pour le parc humain", mais avec un niveau de difficulté et de
technicité "faible" pour s'adresser (pour
le moins) à l'ensemble des lecteurs qui se sont
intéressés
à la
polémique provoquée par ce texte
(dans le "Monde des Débats" et ailleurs) + de la
polémique
qui fait rage
en Allemagne entre partisans de Sloterdijk et
partisans d'Habermas . J'envisage la possibilité d'une
approche plus "technique" et plus approfondie
(en particulier, reprise et relecture des textes dont Sloterdijk
se réclame ou ceux auxquels il renvoie,
en critiquant l'usage qu'il en fait : essentiellement Heidegger,
Nietzsche, Platon) rejetée en notes en
fin d'ouvrage, d'où 2 niveaux de lecture possibles : l'un
destiné
au
grand public (cultivé), l'autre plus aux
spécialistes de la philosophie, pour en faire un outil de
travail,
en
donnant en notes les principaux textes
susceptibles
d'enrichir ou d'éclairer la discussion). Mes orientations :
Je me présente comme philosophe,
répondant
en tant que tel à un autre philosophe (Sloterdijk) et
décline
toute compétence en biologie,
génétique,
biotechnologies. Je revendique en ces matières le droit de
douter,
me présente comme quelqu'un qui doute.?
La philosophie est née contre
l'écriture
(Socrate, Platon : rien ne remplace le dialogue vivant, oral, dont le
dialogue
philosophique écrit n'est que le reflet, et dialogue vivant qui
n'est lui-même que l'extériorisation de ce dialogue
intérieur
qu'est la pensée (pour Platon)). Donc, on ne peut voir dans la
philosophie
un pur produit de l'alphabétisation et de l'écriture.
D'où
contestation de l'idée que l'éducation à
l'âge
classique d'humanistes, d'honnêtes hommes, était un
travail
"de sélection et d'élevage".
Si la philosophie n’était pas transcrite,
alors expliquons-nous comment les « textes anciens » sont
arrivés
à nous ! Et pourquoi continuer à étudier Socrate
puisque
Platon n’a rien écrit ! Avérroès, Avicennes
avaient
l’accès aux bibliothèques de textes et ceux-ci viennent
bien
de quelque part. Tout comme la Très Grande Bibliothèque
d’Alexandrie
qui a brûlé du temps des Romains venait bien de quelque
part.
Les textes grecs reviennent par les Arabes lors des invasions, il
fallait
bien que la tradition orale soit très forte pour que ceux-ci
transcrivent
! Ou plus exactement la tradition philosophique, l’enseignement
étaient
de l’ordre de l’écrit. Le langage fut codifié sous un
écrit,
une grammaire, des règles. Les dialogues philosophiques certes
étaient
oraux mais transcrits pour que l’enseignement des gymnases perdure. Le
Philosophe répond à son prochain mais aussi à ceux
qui l’ont précédé morts ou vivants parce qu’ils
ont
écrit. Bien sûr que l’oral précède
l’écrit
mais de peu. Mais pourquoi alors vos échanges bourrés
d’écrits
et de citations de philosophes qui ont pris la peine d’écrire
:«
il y a quand même de grandes lectures qui sont des grands moments
de pensée : Hegel réinterprétant l'ensemble de la
tradition philosophique, Heidegger lisant Nietzsche …. » Comment
dois-je comprendre ces échanges sur internet sans être
transcrits
d’abord sous forme de fichier informatique, lu à l’écran
et dactylographié. Vous maniez le paradoxe. Mais de quelles
lectures
passionnantes vous êtes vous rendus coupables depuis des
années
,et où sont vos dialogues irremplacables puisque :
»rien
ne remplace le dialogue vivant, oral, dont le dialogue philosophique
écrit
n'est que le reflet, et dialogue vivant qui n'est lui-même que
l'extériorisation
de ce dialogue intérieur qu'est la pensée ». La
civilisation
de l’écrit a sans doute affirmée sa
supériorité
et les langues comme le grec et le latin aussi sur d’autres langues
moins
« modernisables » comme l’arabe. La sélection s’est
faite par l’écrit et la « maniabilité » de la
langue ou son « adaptabilité » ou sa «
malléabilité
».
Au point de votre débat j’abandonne car
vous revenez longuement sur la distinction entre communauté et
société
et je n’ai pas le sentiment que cette distinction soit le pivot du
texte
de Sloterdijk. Mais je peux me tromper. Comme j’ai du mal à
suivre
les digressions sur le marché, sur le libéralisme
etc…même
si vous retombez sur vos pieds à la fin en revenant sur la
thèse
de Peter Sloterdijk et sur sa validité. Pensez qu’il s’agit dune
perspective, d’une interprétation et que ce qui compte c’est la
fécondité de celle-ci au lieu de chercher à savoir
si c’est la vérité. Je comprends sa position car elle est
avant tout généalogique et il fore pour dégager
des
tendances de fond des interprétations. La question de la
supériorité
de l’Ethique, question d’une extrême modernité
après
les catastrophes du XXème siècle me semble
déterminante
et pour Sloterdijk c’est la question essentielle (cf. sa théorie
sur les sphères, les murs, la topologie etc.)
Jacques: Mais pour moi, c'est Sloterdijk qui
fait la confusion : il part de cette "société de
lettrés"
ultraminoritaire, un simple "club" très sélect, pour en
faire
le modèle ou la matrice du lien social tout entier : quelle
illusion
!!
SR: Si Socrate a été
condamné
à mort c’est pas pour des prunes, nom d’un chien (cynique) !
Jacques: Mais justement : cela contredit
totalement
le rôle que Sloterdijk prétend faire jouer à
l'écriture,
au rassemblement autour de références communes ! Le
philosophe
roi est un simple rêve/fantasme de Platon aux antipodes de la
réalité
historique… Alors que Sloterdijk voudrait nous faire croire que depuis
toujours les "lettrés" les intellectuels, les instruits
"élèvent"
les hommes et gèrent le parc humain, il s'appuie sur les texte
de
Platon qui ne sont que la revanche littéraire sur une
réalité
toute contraire : le poids quasi nul des philosophes dans la
Cité
(Cf. Les échecs politiques répétés de
Platon
auprès de Denys de Syracuse : quel contresens!) (Mais pourquoi
Thucydide
aurait pris le plaisir ou la nécessité d’écrire la
guerre du Péloponnèse et de transcrire les magnifiques
discours
de Périclès ? )
SR: Je suis d'accord mais il me semble que Sl
fait plus référence à l'usage des philosophes
grecs
dans la culture humaniste chrétienne pour légitimer le
platonisme
idéaliste contre les courants non-spiritualistes de la
philosophie
antique dont les textes ont été du reste en partie
détruits
par l'église catholique (voir "Le nom de la rose"). Ce que
l'humanisme
allemand a refusé (au contraire des courants des lumières
français), Kant y compris, c'est l'athéisme confondu avec
le paganisme grec. Et c'est bien de cela aussi qu'il s'agit chez
Nietzsche.
On ne peut comprendre Nietzsche et Sl sans les remettre dans ce
contexte
anti-laïc et anti-athée de l'humanisme
politico-philosophique
allemand. Du reste, même chez nous, il n'est pas fait justice aux
philosophes des lumières français explicitement
athées
dans l'enseignement de la philosophie en terminale alors qu'ils ont
joué
un rôle politique considérable.
Je suis d’accord. Contexte et perspective sont intimement liés
et
ne doivent être omis, l’un ou l’autre. en outre Peter Sloterdijk
critique la position de Heidegger que je ne peux discuter car je ne
connais
pas Heidegger, mais surtout il insiste sur les « jeux de
pâtre
ontologiques » qui « (…)gardent tout de même le
mérite
d’avoir exprimé (…) la question de l’époque : qu’est-ce
qui
apprivoise encore l’être humain lorsque l’humanisme échoue
dans son rôle d’école de l’apprivoisement humain ?
Qu’est-ce
qui apprivoise encore l’homme lorsque les efforts d’autodomestication
qu’il
a menés jusqu’ici n’ont conduit, pour l’essentiel, qu’à
sa
prise de pouvoir sur tout l’étant ? Qu’est-ce qui apprivoise
l’être
humain lorsque, après toutes les expériences faites dans
le passé sur l’éducation de l’espèce humaine, on
ne
sait toujours pas qui ou ce qui éduque les éducateurs, et
sans quel but ? » C’est toujours cette même question
lancinante
du problème de la civilisation. Il poursuit : » Il faut
parler
ici, d’une part, d’une histoire naturelle de l’impassibilité,
par
la force de laquelle l’être humain a pu devenir l’animal ouvert
au
monde, capable de « faire face » au monde, et d’autre part
d’une histoire sociale des apprivoisements par lesquels les hommes se
sont,
à l’origine, découverts comme des créatures qui se
rassemblent pour correspondre au tout. »
Si on ne peut penser la société
sur le modèle de la constitution d'élevage d'un peuple
d'hommes
et de femmes liés entre eux par un lien d'amitié (ou
scellé
autour d'un amour commun des mêmes œuvres : Homère pour
les
Grecs, la Bible de Luther, Goethe pour les Allemands, les
Tragédies
de Corneille, Racine, pour la France à l'âge classique),
il
faut remettre en cause les notions d'élevage et de parc humain.
» Mais c’est aussi le problème de la civilisation ,de sa
genèse
et de sa disparition dusse-je me répéter avec force. Je
crois
que pour ne pas désespérer de SL ou se «
désintéresser
de son cas « on peut lire son texte sur Nietzsche et la naissance
de la tragédie grecque.
Cela implique que l'on développe (ou du
moins esquisse) une philosophie du rapport de l'homme à sa
naissance.
A partir de st Augustin, de Heidegger, de H. Arendt, ébauche
d'une
philosophie de l'homme comme être "né", de sa
"nativité"
faisant pendant à sa mortalité, à son être
pour
la mort (Heidegger). Esquisse d'une approche de l'homme comme le
"naissanciel"
(H. Arendt), par analogie avec l'homme comme le "mortel". La question
de
l'éducation : on ne peut penser ce qui se joue dans
l'éducation
humaine qu'à condition de déployer l'opposition entre
éducation
et dressage. Un animal ne peut qu'être dressé en ce que sa
nature lui est donnée dès le départ par
l'instinct,
il n'a pas besoin de passer par une éducation pour y
accéder.
Au contraire, le dressage d'un animal l'écarte de son instinct
et
le mène à s'éloigner de sa nature, loin de
l'accomplir
(ex. des bêtes de cirque que l'on dresse pour leur faire faire
des
"tours" les plus contraires à leur nature = les plus
spectaculaires.
Ex. faire du chien un bipède, etc.) Chez l'homme au contraire,
sa
nature est une vocation, ce qu'il a pour tâche d'accomplir, sa
nature
est devant lui comme ce à quoi il doit accéder. Et son
histoire
? Et puis je ne vois pas ce mot de dressage dans le texte mais
plutôt
le mot d’élevage ou apprivoisement ; tout comme il écarte
la vision aristotélicienne de « l’animal politique
».
Pour Sloterdijk l’homme est une espèce avortée, il
évoque
« le fait que l’homme ait pu devenir la créature qui est
dans
le monde, a des racines dans l’histoire de l’espèce, racines
auxquelles
on peut faire allusion en invoquant les concepts abyssaux de la
naissance
prématurée, de la néoténie et de
l’immaturité
animale chronique de l’être humain.»
Pour en revenir à la question de
l’humanisme,
est-il ce «drapeau en lambeaux », ou est-ce que le
problème
n’est-il pas toujours celui de la civilisation ou de la culture. Au
risque
de me répéter, ce texte est très
nietzschéen
dans les problèmes qu’il soulève et dans le choix des
perspectives
et des expériences. D’où le problème de
l’interprétation
et de l’avertissement de S.Reboul: «Tu
(père)sévères avec un esprit de sérieux,
contre
lequel aurait Nietzsche aurait dû te prévenir, à
interpréter
Sl au premier degré « car «Sl est, comme Nietzsche,
un philosophe au marteau. » et de
l’aveu
de J.Bonniot: « (oui, ce reproche
touche
très certainement juste. La lecture de la Critique de la Raison
cynique devrait m'aider à saisir le ton juste.»
Mais les dieux se sont retirés et ont laissé aux hommes
le
soin de se garder eux-mêmes, le plus digne gardien et
éleveur
reste le sage chez qui le souvenir des visions célestes du
meilleur
est le plus vivant. Sans l’idéal du sage, le soin de l’homme par
l’homme demeure une passion inutile.» Ce passage page 51 pourrait
faire la conclusion et j’arrête là même s’il reste
à
discuter du sens de l’amitié et je crains qu’il faille lire les
Sphères (en trois tomes) pour comprendre la relation forte au
sein
du conteneur autogène et son langage très
métaphorique
mais il n’est pas le seul à utiliser un tel langage (le berger,
le tisserand etc…).j’en reste là car il y a aussi ce
problème
de choix face aux « manipulations génétiques
»
mais là encore ma pensée politique reste encore
actuellement
à un niveau immature c’est-à-dire avec un volume de
développement
réduit.